La sourate 2, dite Al-Baqarah (« La Vache »), est la plus longue du Coran.
Elle constitue un texte fondateur pour l’organisation religieuse, juridique et communautaire des croyants.
Révélée majoritairement à Médine, elle développe des thèmes majeurs comme la foi, la Loi, l’alliance, la prière, le jeûne et la relation aux traditions juives et chrétiennes.
Ces deux versets concluent le portrait du croyant ouvert par le verset 2. Après la foi en l'invisible, la prière et l'aumône (v. 3), voici deux traits supplémentaires : croire en toutes les révélations et tenir la vie future pour certaine. Ensemble, ces cinq traits dessinent le portrait du croyant selon le Coran.
Le verbe yūqinūna, au verset 4, mérite attention. Il ne dit pas seulement « croire » — il dit « avoir la certitude ». La foi dans la vie future n'est pas une opinion ou une espérance hésitante : c'est une conviction ancrée. Le Coran distingue ainsi une foi ordinaire (īmān) et cette certitude plus profonde (yaqīn) qui n'admet plus le doute.
Le verset 5 répond à cette description par une double promesse. Le mot hudā — direction, chemin tracé — vient d'Allâh lui-même. Et le mot mufliḥūn, souvent traduit par « les bienheureux » ou « les prospères », porte en arabe l'idée d'une réussite complète, d'un épanouissement durable. Ce n'est pas une récompense future seulement : c'est déjà une posture gagnante ici et maintenant.
La foi dans les révélations antérieures est une obligation explicite dans plusieurs passages coraniques. « Dites : nous croyons en Allâh et à ce qui nous a été révélé, et à ce qui fut révélé à Abraham, Ismaël, Isaac, Jacob et les tribus, et à ce que Moïse et ʿĪsā (le “Jésus coranique”) ont reçu » (S. 2,136). Le refus de cette foi élargie est même présenté comme un éloignement réel de la voie (S. 4,150–151).
La certitude de la vie future (ākhira) traverse également tout le Coran. Sans elle, la morale coranique perdrait son ressort : c'est l'horizon du jugement qui donne son poids aux actes. Les sourates mecquoises insistent particulièrement sur ce thème : le jugement dernier est proche, la résurrection certaine et la rétribution inévitable (S. 75,1–6 ; S. 82,1–5).
Le mot mufliḥūn apparaît lui aussi à plusieurs reprises comme une conclusion solennelle — notamment à la fin d'un enseignement ou d'une liste de qualités (S. 23,1 ; S. 3,104). Il fonctionne comme un sceau : voilà ceux qui ont vraiment réussi.
Le verset 4 demande de croire « en ce qui a été révélé avant » Muḥammad. Cette formulation est large : ailleurs, le Coran cite explicitement la Torah (S. 5,44), les Psaumes (S. 17,55) et l'Évangile (S. 5,46) comme des révélations données par Allâh. Le texte coranique reconnaît donc ces livres comme porteurs d'une parole divine réelle. Pourtant, le Coran affirme aussi que ces Écritures ont été altérées ou déformées par certains de leurs gardiens (taḥrīf, S. 5,13 ; S. 2,79). Une tension apparaît alors : comment croire à des révélations que l'on considère en même temps comme altérées ?
La tension devient plus nette encore lorsqu'on cherche comment vivre cette foi. Si les textes bibliques en circulation ne sont plus fiables, le croyant ne se réfère plus à eux directement, mais à l'image qu'en donne le Coran. La foi dans les révélations antérieures devient alors, en pratique, une foi dans ce que le Coran dit de ces révélations — non dans les textes eux-mêmes. Ce glissement est réel, et les commentateurs classiques comme al-Ṭabarī ne l'ignorent pas.
Du côté chrétien, la question se pose différemment. Les révélations antérieures ne s’ajoutent pas à la foi au Christ : elles trouvent leur sens et leur accomplissement en lui. Jésus ne vient pas annuler la Loi et les Prophètes, il déclare les accomplir1. Ce n'est pas à une liste de révélations qu'il faut croire successivement : c'est un seul mouvement, une seule histoire, dont lui est le terme et le sens.
L'idée d'une suite de révélations données à différents prophètes est bien antérieure à l'islam. Le judaïsme du Second Temple reconnaît déjà une histoire de la révélation : la Torah donnée à Moïse, puis la parole transmise par les prophètes. La tradition rabbinique développera ensuite cette idée en parlant d'une Torah transmise de génération en génération, des prophètes aux sages. Et le christianisme ancre sa foi dans cette continuité entre les deux Testaments : le même Dieu parle en plusieurs temps, dans plusieurs modes, avant de parler dans son Fils2.
La certitude de la vie future est elle aussi un héritage commun. Le judaïsme du Second Temple, notamment les pharisiens, défend la résurrection des morts contre les sadducéens qui la nient. Jésus s'inscrit dans cette tradition et la radicalise : la vie éternelle n'est pas seulement une promesse future, elle commence dès maintenant pour celui qui croit3.
Quant à la notion de réussite ou de prospérité (falāḥ), elle résonne avec les Béatitudes. Mais les deux perspectives divergent : la réussite coranique est celle du croyant qui tient le bon chemin et mérite sa récompense ; la béatitude évangélique surprend — elle touche le pauvre, l'affligé, le persécuté4. Ce n'est pas la même logique du bonheur.
Ces versets appartiennent à la période médinoise. À Médine, Muhammed est en contact direct avec des communautés juives importantes. L'affirmation de la foi dans les révélations antérieures s'inscrit dans ce contexte : elle est aussi un appel à ces communautés à reconnaître dans le Coran la confirmation de ce qu'elles avaient déjà reçu. Le texte coranique se présente comme une confirmation des révélations antérieures. Il appelle leurs détenteurs à reconnaître en retour cette nouvelle parole. La démarche se veut inclusive.
Mais cette période verra aussi les tensions s'accentuer. Les tribus juives de Médine ne rejoindront pas la nouvelle communauté. Et progressivement, la définition de la qibla (la direction de la prière rituelle), le changement du jeûne, l'accusation de taḥrīf (falsification) — tous ces éléments marqueront une distance croissante entre l'islam naissant et le judaïsme. La formule d'inclusion du verset 4 sera ainsi, historiquement, accompagnée d'une rupture réelle.
La réception du verset 5 dans insiste sur la portée universelle du terme mufliḥūn. Al-Ṭabarī souligne que la réussite désignée ici est totale : elle vaut pour cette vie et pour l'autre. Ce n'est pas un bonheur partiel ou provisoire. C'est l'accomplissement de ce pour quoi l'homme a été créé — selon la vision islamique classique.
Ces deux versets dessinent une foi à la fois large et précise : large, parce qu'elle propose d'embrasser toutes les révélations données avant le Coran ; précise, parce qu'elle s'ancre dans la certitude du jugement à venir. C'est une foi qui tient ensemble la mémoire et l'espérance.
La réponse chrétienne ne rejette pas cette ouverture — elle la reconnaît et la comprend autrement. Les révélations antérieures ne sont pas pour le chrétien des livres à croire séparément : elles forment une histoire continue qui conduit vers le Christ et trouve en lui son sens. Jésus ne demande pas d'ajouter une croyance à une liste, mais de reconnaître en lui l'accomplissement vivant d'une longue promesse. L'accomplissement n'est pas un texte de plus : il est une personne.
La question reste ouverte. Si la réussite de l'homme tient à ce qu'il croit et à ce qu'il pratique, peut-elle aussi tenir à quelqu'un qu'il rencontre — et à ce que cette rencontre fait de lui ?
Ces deux versets concluent le portrait du croyant ouvert par le verset 2. Après la foi en l'invisible, la prière et l'aumône (v. 3), voici deux traits supplémentaires : croire en toutes les révélations et tenir la vie future pour certaine. Ensemble, ces cinq traits dessinent le portrait du croyant selon le Coran.
Le verbe yūqinūna, au verset 4, mérite attention. Il ne dit pas seulement « croire » — il dit « avoir la certitude ». La foi dans la vie future n'est pas une opinion ou une espérance hésitante : c'est une conviction ancrée. Le Coran distingue ainsi une foi ordinaire (īmān) et cette certitude plus profonde (yaqīn) qui n'admet plus le doute.
Le verset 5 répond à cette description par une double promesse. Le mot hudā — direction, chemin tracé — vient d'Allâh lui-même. Et le mot mufliḥūn, souvent traduit par « les bienheureux » ou « les prospères », porte en arabe l'idée d'une réussite complète, d'un épanouissement durable. Ce n'est pas une récompense future seulement : c'est déjà une posture gagnante ici et maintenant.
La foi dans les révélations antérieures est une obligation explicite dans plusieurs passages coraniques. « Dites : nous croyons en Allâh et à ce qui nous a été révélé, et à ce qui fut révélé à Abraham, Ismaël, Isaac, Jacob et les tribus, et à ce que Moïse et ʿĪsā (le “Jésus coranique”) ont reçu » (S. 2,136). Le refus de cette foi élargie est même présenté comme un éloignement réel de la voie (S. 4,150–151).
La certitude de la vie future (ākhira) traverse également tout le Coran. Sans elle, la morale coranique perdrait son ressort : c'est l'horizon du jugement qui donne son poids aux actes. Les sourates mecquoises insistent particulièrement sur ce thème : le jugement dernier est proche, la résurrection certaine et la rétribution inévitable (S. 75,1–6 ; S. 82,1–5).
Le mot mufliḥūn apparaît lui aussi à plusieurs reprises comme une conclusion solennelle — notamment à la fin d'un enseignement ou d'une liste de qualités (S. 23,1 ; S. 3,104). Il fonctionne comme un sceau : voilà ceux qui ont vraiment réussi.
Le verset 4 demande de croire « en ce qui a été révélé avant » Muḥammad. Cette formulation est large : ailleurs, le Coran cite explicitement la Torah (S. 5,44), les Psaumes (S. 17,55) et l'Évangile (S. 5,46) comme des révélations données par Allâh. Le texte coranique reconnaît donc ces livres comme porteurs d'une parole divine réelle. Pourtant, le Coran affirme aussi que ces Écritures ont été altérées ou déformées par certains de leurs gardiens (taḥrīf, S. 5,13 ; S. 2,79). Une tension apparaît alors : comment croire à des révélations que l'on considère en même temps comme altérées ?
La tension devient plus nette encore lorsqu'on cherche comment vivre cette foi. Si les textes bibliques en circulation ne sont plus fiables, le croyant ne se réfère plus à eux directement, mais à l'image qu'en donne le Coran. La foi dans les révélations antérieures devient alors, en pratique, une foi dans ce que le Coran dit de ces révélations — non dans les textes eux-mêmes. Ce glissement est réel, et les commentateurs classiques comme al-Ṭabarī ne l'ignorent pas.
Du côté chrétien, la question se pose différemment. Les révélations antérieures ne s’ajoutent pas à la foi au Christ : elles trouvent leur sens et leur accomplissement en lui. Jésus ne vient pas annuler la Loi et les Prophètes, il déclare les accomplir1. Ce n'est pas à une liste de révélations qu'il faut croire successivement : c'est un seul mouvement, une seule histoire, dont lui est le terme et le sens.
L'idée d'une suite de révélations données à différents prophètes est bien antérieure à l'islam. Le judaïsme du Second Temple reconnaît déjà une histoire de la révélation : la Torah donnée à Moïse, puis la parole transmise par les prophètes. La tradition rabbinique développera ensuite cette idée en parlant d'une Torah transmise de génération en génération, des prophètes aux sages. Et le christianisme ancre sa foi dans cette continuité entre les deux Testaments : le même Dieu parle en plusieurs temps, dans plusieurs modes, avant de parler dans son Fils2.
La certitude de la vie future est elle aussi un héritage commun. Le judaïsme du Second Temple, notamment les pharisiens, défend la résurrection des morts contre les sadducéens qui la nient. Jésus s'inscrit dans cette tradition et la radicalise : la vie éternelle n'est pas seulement une promesse future, elle commence dès maintenant pour celui qui croit3.
Quant à la notion de réussite ou de prospérité (falāḥ), elle résonne avec les Béatitudes. Mais les deux perspectives divergent : la réussite coranique est celle du croyant qui tient le bon chemin et mérite sa récompense ; la béatitude évangélique surprend — elle touche le pauvre, l'affligé, le persécuté4. Ce n'est pas la même logique du bonheur.
Ces versets appartiennent à la période médinoise. À Médine, Muhammed est en contact direct avec des communautés juives importantes. L'affirmation de la foi dans les révélations antérieures s'inscrit dans ce contexte : elle est aussi un appel à ces communautés à reconnaître dans le Coran la confirmation de ce qu'elles avaient déjà reçu. Le texte coranique se présente comme une confirmation des révélations antérieures. Il appelle leurs détenteurs à reconnaître en retour cette nouvelle parole. La démarche se veut inclusive.
Mais cette période verra aussi les tensions s'accentuer. Les tribus juives de Médine ne rejoindront pas la nouvelle communauté. Et progressivement, la définition de la qibla (la direction de la prière rituelle), le changement du jeûne, l'accusation de taḥrīf (falsification) — tous ces éléments marqueront une distance croissante entre l'islam naissant et le judaïsme. La formule d'inclusion du verset 4 sera ainsi, historiquement, accompagnée d'une rupture réelle.
La réception du verset 5 dans insiste sur la portée universelle du terme mufliḥūn. Al-Ṭabarī souligne que la réussite désignée ici est totale : elle vaut pour cette vie et pour l'autre. Ce n'est pas un bonheur partiel ou provisoire. C'est l'accomplissement de ce pour quoi l'homme a été créé — selon la vision islamique classique.
Ces deux versets dessinent une foi à la fois large et précise : large, parce qu'elle propose d'embrasser toutes les révélations données avant le Coran ; précise, parce qu'elle s'ancre dans la certitude du jugement à venir. C'est une foi qui tient ensemble la mémoire et l'espérance.
La réponse chrétienne ne rejette pas cette ouverture — elle la reconnaît et la comprend autrement. Les révélations antérieures ne sont pas pour le chrétien des livres à croire séparément : elles forment une histoire continue qui conduit vers le Christ et trouve en lui son sens. Jésus ne demande pas d'ajouter une croyance à une liste, mais de reconnaître en lui l'accomplissement vivant d'une longue promesse. L'accomplissement n'est pas un texte de plus : il est une personne.
La question reste ouverte. Si la réussite de l'homme tient à ce qu'il croit et à ce qu'il pratique, peut-elle aussi tenir à quelqu'un qu'il rencontre — et à ce que cette rencontre fait de lui ?
1 Matthieu 5,17 : « Ne pensez pas que je sois venu abolir la Loi ou les Prophètes : je ne suis pas venu abolir, mais accomplir. » — Jésus se présente non comme un prophète supplémentaire, mais comme le terme de la promesse.
2 Hébreux 1,1-2 : « À bien des reprises et de bien des manières, Dieu, dans le passé, a parlé à nos pères par les prophètes ; mais à la fin, en ces jours où nous sommes, il nous a parlé par son Fils. » — L'unité des révélations successives est affirmée dans la continuité d'un seul Dieu qui parle.
3 Jean 5,24 : « Qui écoute ma parole et croit en Celui qui m’a envoyé, obtient la vie éternelle et il échappe au jugement, car déjà il passe de la mort à la vie. » — La vie future n'est pas seulement attendue : elle commence dès la foi.
4 Matthieu 5,3-5 : « Heureux les pauvres de cœur, car le royaume des Cieux est à eux. Heureux ceux qui pleurent, car ils seront consolés. Heureux les doux, car ils recevront la terre en héritage. » — La béatitude évangélique renverse les critères ordinaires du succès.