Coran – Sourate 2 – Versets 6-7

Sourate 2 — La VacheRévélation médinoise · 286 versets

La sourate 2, dite Al-Baqarah (« La Vache »), est la plus longue du Coran.

Elle constitue un texte fondateur pour l’organisation religieuse, juridique et communautaire des croyants.

Révélée majoritairement à Médine, elle développe des thèmes majeurs comme la foi, la Loi, l’alliance, la prière, le jeûne et la relation aux traditions juives et chrétiennes.

Quran-002-006-007
Sourate 2 – Al-Baqarah – « La Vache » – Versets 6–7
إِنَّ ٱلَّذِينَ كَفَرُوا۟ سَوَآءٌ عَلَيْهِمْ ءَأَنذَرْتَهُمْ أَمْ لَمْ تُنذِرْهُمْ لَا يُؤْمِنُونَ ﴿٦﴾ خَتَمَ ٱللَّهُ عَلَىٰ قُلُوبِهِمْ وَعَلَىٰ سَمْعِهِمْ ۖ وَعَلَىٰ أَبْصَٰرِهِمْ غِشَٰوَةٌ ۖ وَلَهُمْ عَذَابٌ عَظِيمٌ ﴿٧﴾
Inna lladhīna kafarū sawāʾun ʿalayhim a-anḏartahum am lam tunḏirhum lā yuʾminūn · Khatama llāhu ʿalā qulūbihim wa-ʿalā samʿihim wa-ʿalā abṣārihim ghishāwatun wa-lahum ʿaḏābun ʿaẓīm
« Ceux qui ne croient pas –
il leur est égal que tu les avertisses ou non :
ils ne croiront pas. Allâh a scellé leurs cœurs et leur ouïe ;
sur leurs regards est un voile,
et pour eux un châtiment immense. »
En un mot – Le refus humain appelle le sceau divin : deux versets, un seul mouvement vers la fermeture.

Ce que dit le texte

Après le portrait des croyants (v. 2–5), la sourate présente maintenant l'image inverse : les kāfirūn, ceux qui refusent. L'avertissement du prophète de l'islam — l'indhār, la mise en garde — glisse sur eux sans effet. Le texte ne suggère pas que la parole serait trop faible : il affirme plutôt que le refus est déjà installé. Le verbe est au passé accompli — ils ont mécru ; ils ne croient pas. L'avertissement ne rencontre que le silence d'une porte fermée de l'intérieur.

La construction arabe renforce ce sens. La tournure sawāʾun ʿalayhim — « c'est égal pour eux » — ne décrit pas simplement un échec : elle exprime une indifférence totale à ce qui est tenté. L'avertissement lui-même ne change plus rien à leur situation. Ce n'est pas qu'ils résistent encore ; c'est qu'ils sont devenus imperméables.

Le verset 7 en donne l'explication : c'est Allâh lui-même qui a scellé les cœurs et l'ouïe de ces hommes, et posé un voile sur leurs regards. Le verbe khatama signifie « sceller », comme lorsqu'on appose un cachet sur une lettre pour la fermer. L'image suggère un acte déjà posé, dont les effets demeurent. Trois portes sont ainsi fermées : le cœur, siège de l'intelligence et de la décision intérieure ; l'ouïe, faculté d'accueil de la parole ; le regard, perception des signes. L'ordre n'est pas anodin — la fermeture commence au centre de l'homme, puis atteint ses facultés de perception : le cœur refuse, l'oreille n'entend plus et les yeux ne voient plus. La phrase finale tombe comme une sentence : « pour eux un châtiment immense ».

Ces deux versets affirment donc trois choses à la fois : le refus humain, le scellement divin, et la punition. C'est leur coexistence qui fait naître la question — si Allâh a scellé leur cœur, comment pourraient-ils encore croire ? Et s'ils ne peuvent pas croire, pour quelle raison seraient-ils punis ?

Ce que le Coran dit ailleurs

Le mot kāfir vient d'une racine qui signifie « couvrir » ou « enfouir ». Dans le Coran lui-même, il peut désigner un laboureur qui recouvre la graine de terre. Appliqué à la foi, le mot désigne alors celui qui recouvre une vérité qu'il a perçue. Ce n'est pas l'ignorant : c'est celui qui a vu, puis a choisi de recouvrir ce qu'il avait vu.

Le verbe khatama crée par ailleurs un écho à l'intérieur même du Coran : Muḥammad est appelé « sceau des prophètes » — khātam al-nabiyyīn (S. 33,40). Le même mot qui décrit le terme des prophètes sert aussi ici à décrire des cœurs fermés. L'histoire de la révélation et l'histoire du refus partagent ainsi la même logique de la clôture.

Le thème du cœur scellé appartient à un motif plus large du Coran : celui de l'égarement. Le texte affirme à plusieurs reprises que certains hommes sont laissés dans l'égarement par Allâh lui-même : « Allâh égare qui Il veut et guide qui Il veut » (S. 2,272 ; 14,4 ; 16,93). Le scellement du cœur est l'une des images qui expriment cette situation : lorsque le cœur est scellé, l'homme devient incapable d'accueillir l'avertissement.

Le Coran emploie pour cela plusieurs images proches. Dans la sourate Yā-Sīn, les incroyants sont décrits comme enfermés entre des barrières, avec un voile devant les yeux, de sorte qu'ils ne voient plus (S. 36,8-9). Dans d'autres passages, leurs cœurs sont « scellés » (S. 6,46), « endurcis » (S. 39,22) ou « voilés » (S. 17,46). Ces images décrivent toutes la même situation : certains hommes deviennent incapables de recevoir la parole.

Ce que ce texte met en tension

Le verset 7 mentionne trois facultés scellées : les cœurs, l'ouïe et les regards. Mais l'ouïe est au singulier, ce qui surprend — les deux autres sont au pluriel. Les exégètes ne l'ont pas laissé passer. Al-Ṭabarī explique que samʿ — l'ouïe — fonctionne en arabe comme un nom collectif désignant la faculté d'entendre en général. D'autres y voient une intention : Qurʾān — Coran — signifie récitation, la révélation coranique se reçoit d'abord comme parole entendue. En plaçant l'ouïe au singulier et au centre, le verset semble souligner que cette porte est décisive. Les cœurs peuvent être multiples, les regards peuvent être multiples ; la parole d'Allâh est une seule — et c'est cette parole unique que ces hommes ne peuvent plus entendre.

La structure grammaticale du verset porte une autre surprise. Le verbe khatama — sceller — gouverne explicitement deux compléments — leurs cœurs, leur ouïe. Mais lorsqu'on arrive au troisième élément, la construction change : wa-ʿalā abṣārihim ghishāwatun — « sur leurs regards est un voile ». La phrase devient nominale, sans verbe. Le texte ne dit plus explicitement qu'Allâh a mis le voile : il dit que le voile est là. Plusieurs exégètes ont relevé cette rupture. Elle suggère que le scellement divin touche directement le cœur et l'ouïe, tandis que la cécité décrirait l'état qui en résulte. La fermeture intérieure produit une cécité spirituelle.

La tension la plus profonde reste celle-ci. Ces deux versets affirment en même temps le refus humain, le scellement divin et la punition. Comment tenir ensemble ces trois affirmations ? La question a été largement discutée dans la tradition musulmane. Certains commentateurs ont expliqué que le scellement ne fait que constater un refus déjà installé : l'homme se ferme d'abord, et Allâh confirme ensuite cette fermeture. D'autres ont maintenu la lettre du texte : c'est Allâh lui-même qui scelle les cœurs. La discussion n'a jamais vraiment été tranchée.

Ce que l'on connaissait déjà

Le portrait du prophète dont la parole glisse sur des cœurs fermés est l'un des motifs les plus anciens de la Bible. Cette situation est déjà décrite chez le prophète Isaïe, lorsque Dieu l'envoie parler à un peuple qui n'écoutera pas : « Va dire à ce peuple : Écoutez bien, mais sans comprendre ; regardez bien, mais sans reconnaître »1. Cette page sera reprise dans le Nouveau Testament pour rendre compte du rejet de Jésus2.

Le motif du cœur endurci par Dieu lui-même est tout aussi ancien et tout aussi difficile. Dans l'Exode, Dieu annonce à Moïse qu'il va durcir le cœur de Pharaon3. Les commentateurs juifs ont longtemps cherché comment concilier cette parole avec la justice de Dieu. Beaucoup l'ont compris ainsi : Dieu n'ôte la possibilité de se repentir qu'à celui qui a déjà refusé plusieurs fois de changer. L'endurcissement divin viendrait alors confirmer une fermeture que l'homme a lui-même construite. Paul reprend ce thème dans l'Épître aux Romains, mais il l'inscrit dans un horizon plus large : l'endurcissement n'est pas définitif, l'appel à la conversion reste toujours ouvert4.

Le sceau sur les cœurs existait aussi dans le monde biblique comme dans l'Orient ancien, où il fonctionnait dans les deux sens : fermer ce qui doit demeurer clos, mais aussi protéger ce qui appartient à Dieu. Dans le livre de Daniel, le sceau ferme ce qui ne doit pas encore être ouvert5. Dans l'Apocalypse, il marque et protège les serviteurs de Dieu6. Dans les Actes des Apôtres, au contraire, « le Seigneur ouvrit le cœur de Lydie pour la rendre attentive à ce que disait Paul »7 : la fermeture n'est jamais la dernière parole. C'est précisément ce point que le verset 7 rend particulièrement aigu : la fermeture du cœur semble venir d'Allâh lui-même.

Ce que l'histoire permet de comprendre

Ces versets appartiennent à la période médinoise. À Médine, Muḥammad est en contact direct avec des communautés juives importantes, et le Coran multiplie les interpellations à leur adresse. Le portrait des kāfirūn inaccessibles à l'avertissement s'inscrit dans ce contexte de tensions croissantes : les tribus juives de Médine ne rejoignent pas la nouvelle communauté, et c'est progressivement que le Coran construira une théologie du refus pour rendre compte de ce fait.

La formule du verset 6 n'est pas neuve : elle apparaît déjà dans la sourate Yā-Sīn (36,10), une sourate mecquoise bien antérieure. Transportée à Médine, elle change de registre. Ce n'est plus seulement l'hostilité des polythéistes mecquois qu'elle décrit, mais l'impasse plus large du refus face à la révélation, désormais théologisée par le scellement divin du verset 7.

Ce que cette lecture éclaire

Ces deux versets maintiennent ensemble trois affirmations : le refus humain, le scellement divin et la punition. Le texte ne choisit pas entre elles. Il les pose côte à côte. C'est précisément ce voisinage qui fait surgir la question : quelle image de Dieu se dessine ici ?

Dans la tradition catholique, cette question a été longuement réfléchie. Les conciles d'Orange et de Trente ont refusé d'attribuer à Dieu la volonté positive de la perdition humaine8. Dieu peut permettre qu’un cœur s’endurcisse – il peut « livrer » l’homme à son propre refus (Rm 1,24) –, mais il n’en est jamais l’auteur. La Bible maintient toujours ouverte la possibilité de la conversion. « Convertissez-vous, et vous vivrez », dit Ezekiel9. Même lorsque l'homme se ferme, l'appel de Dieu demeure.

La différence est profonde : elle touche à l'image même de Dieu. Dans la foi chrétienne, Dieu n'est jamais celui qui ferme définitivement le cœur de l'homme. Il est celui qui frappe à la porte du cœur de l’homme : « Voici que je me tiens à la porte et je frappe » (Ap 3,20), même lorsque cette porte semble déjà close.

Ce que dit le texte

Après le portrait des croyants (v. 2–5), la sourate présente maintenant l'image inverse : les kāfirūn, ceux qui refusent. L'avertissement du prophète de l'islam — l'indhār, la mise en garde — glisse sur eux sans effet. Le texte ne suggère pas que la parole serait trop faible : il affirme plutôt que le refus est déjà installé. Le verbe est au passé accompli — ils ont mécru ; ils ne croient pas. L'avertissement ne rencontre que le silence d'une porte fermée de l'intérieur.

La construction arabe renforce ce sens. La tournure sawāʾun ʿalayhim — « c'est égal pour eux » — ne décrit pas simplement un échec : elle exprime une indifférence totale à ce qui est tenté. L'avertissement lui-même ne change plus rien à leur situation. Ce n'est pas qu'ils résistent encore ; c'est qu'ils sont devenus imperméables.

Le verset 7 en donne l'explication : c'est Allâh lui-même qui a scellé les cœurs et l'ouïe de ces hommes, et posé un voile sur leurs regards. Le verbe khatama signifie « sceller », comme lorsqu'on appose un cachet sur une lettre pour la fermer. L'image suggère un acte déjà posé, dont les effets demeurent. Trois portes sont ainsi fermées : le cœur, siège de l'intelligence et de la décision intérieure ; l'ouïe, faculté d'accueil de la parole ; le regard, perception des signes. L'ordre n'est pas anodin — la fermeture commence au centre de l'homme, puis atteint ses facultés de perception : le cœur refuse, l'oreille n'entend plus et les yeux ne voient plus. La phrase finale tombe comme une sentence : « pour eux un châtiment immense ».

Ces deux versets affirment donc trois choses à la fois : le refus humain, le scellement divin, et la punition. C'est leur coexistence qui fait naître la question — si Allâh a scellé leur cœur, comment pourraient-ils encore croire ? Et s'ils ne peuvent pas croire, pour quelle raison seraient-ils punis ?

Ce que le Coran dit ailleurs

Le mot kāfir vient d'une racine qui signifie « couvrir » ou « enfouir ». Dans le Coran lui-même, il peut désigner un laboureur qui recouvre la graine de terre. Appliqué à la foi, le mot désigne alors celui qui recouvre une vérité qu'il a perçue. Ce n'est pas l'ignorant : c'est celui qui a vu, puis a choisi de recouvrir ce qu'il avait vu.

Le verbe khatama crée par ailleurs un écho à l'intérieur même du Coran : Muḥammad est appelé « sceau des prophètes » — khātam al-nabiyyīn (S. 33,40). Le même mot qui décrit le terme des prophètes sert aussi ici à décrire des cœurs fermés. L'histoire de la révélation et l'histoire du refus partagent ainsi la même logique de la clôture.

Le thème du cœur scellé appartient à un motif plus large du Coran : celui de l'égarement. Le texte affirme à plusieurs reprises que certains hommes sont laissés dans l'égarement par Allâh lui-même : « Allâh égare qui Il veut et guide qui Il veut » (S. 2,272 ; 14,4 ; 16,93). Le scellement du cœur est l'une des images qui expriment cette situation : lorsque le cœur est scellé, l'homme devient incapable d'accueillir l'avertissement.

Le Coran emploie pour cela plusieurs images proches. Dans la sourate Yā-Sīn, les incroyants sont décrits comme enfermés entre des barrières, avec un voile devant les yeux, de sorte qu'ils ne voient plus (S. 36,8-9). Dans d'autres passages, leurs cœurs sont « scellés » (S. 6,46), « endurcis » (S. 39,22) ou « voilés » (S. 17,46). Ces images décrivent toutes la même situation : certains hommes deviennent incapables de recevoir la parole.

Ce que ce texte met en tension

Le verset 7 mentionne trois facultés scellées : les cœurs, l'ouïe et les regards. Mais l'ouïe est au singulier, ce qui surprend — les deux autres sont au pluriel. Les exégètes ne l'ont pas laissé passer. Al-Ṭabarī explique que samʿ — l'ouïe — fonctionne en arabe comme un nom collectif désignant la faculté d'entendre en général. D'autres y voient une intention : Qurʾān — Coran — signifie récitation, la révélation coranique se reçoit d'abord comme parole entendue. En plaçant l'ouïe au singulier et au centre, le verset semble souligner que cette porte est décisive. Les cœurs peuvent être multiples, les regards peuvent être multiples ; la parole d'Allâh est une seule — et c'est cette parole unique que ces hommes ne peuvent plus entendre.

La structure grammaticale du verset porte une autre surprise. Le verbe khatama — sceller — gouverne explicitement deux compléments — leurs cœurs, leur ouïe. Mais lorsqu'on arrive au troisième élément, la construction change : wa-ʿalā abṣārihim ghishāwatun — « sur leurs regards est un voile ». La phrase devient nominale, sans verbe. Le texte ne dit plus explicitement qu'Allâh a mis le voile : il dit que le voile est là. Plusieurs exégètes ont relevé cette rupture. Elle suggère que le scellement divin touche directement le cœur et l'ouïe, tandis que la cécité décrirait l'état qui en résulte. La fermeture intérieure produit une cécité spirituelle.

La tension la plus profonde reste celle-ci. Ces deux versets affirment en même temps le refus humain, le scellement divin et la punition. Comment tenir ensemble ces trois affirmations ? La question a été largement discutée dans la tradition musulmane. Certains commentateurs ont expliqué que le scellement ne fait que constater un refus déjà installé : l'homme se ferme d'abord, et Allâh confirme ensuite cette fermeture. D'autres ont maintenu la lettre du texte : c'est Allâh lui-même qui scelle les cœurs. La discussion n'a jamais vraiment été tranchée.

Ce que l'on connaissait déjà

Le portrait du prophète dont la parole glisse sur des cœurs fermés est l'un des motifs les plus anciens de la Bible. Cette situation est déjà décrite chez le prophète Isaïe, lorsque Dieu l'envoie parler à un peuple qui n'écoutera pas : « Va dire à ce peuple : Écoutez bien, mais sans comprendre ; regardez bien, mais sans reconnaître »1. Cette page sera reprise dans le Nouveau Testament pour rendre compte du rejet de Jésus2.

Le motif du cœur endurci par Dieu lui-même est tout aussi ancien et tout aussi difficile. Dans l'Exode, Dieu annonce à Moïse qu'il va durcir le cœur de Pharaon3. Les commentateurs juifs ont longtemps cherché comment concilier cette parole avec la justice de Dieu. Beaucoup l'ont compris ainsi : Dieu n'ôte la possibilité de se repentir qu'à celui qui a déjà refusé plusieurs fois de changer. L'endurcissement divin viendrait alors confirmer une fermeture que l'homme a lui-même construite. Paul reprend ce thème dans l'Épître aux Romains, mais il l'inscrit dans un horizon plus large : l'endurcissement n'est pas définitif, l'appel à la conversion reste toujours ouvert4.

Le sceau sur les cœurs existait aussi dans le monde biblique comme dans l'Orient ancien, où il fonctionnait dans les deux sens : fermer ce qui doit demeurer clos, mais aussi protéger ce qui appartient à Dieu. Dans le livre de Daniel, le sceau ferme ce qui ne doit pas encore être ouvert5. Dans l'Apocalypse, il marque et protège les serviteurs de Dieu6. Dans les Actes des Apôtres, au contraire, « le Seigneur ouvrit le cœur de Lydie pour la rendre attentive à ce que disait Paul »7 : la fermeture n'est jamais la dernière parole. C'est précisément ce point que le verset 7 rend particulièrement aigu : la fermeture du cœur semble venir d'Allâh lui-même.

Ce que l'histoire permet de comprendre

Ces versets appartiennent à la période médinoise. À Médine, Muḥammad est en contact direct avec des communautés juives importantes, et le Coran multiplie les interpellations à leur adresse. Le portrait des kāfirūn inaccessibles à l'avertissement s'inscrit dans ce contexte de tensions croissantes : les tribus juives de Médine ne rejoignent pas la nouvelle communauté, et c'est progressivement que le Coran construira une théologie du refus pour rendre compte de ce fait.

La formule du verset 6 n'est pas neuve : elle apparaît déjà dans la sourate Yā-Sīn (36,10), une sourate mecquoise bien antérieure. Transportée à Médine, elle change de registre. Ce n'est plus seulement l'hostilité des polythéistes mecquois qu'elle décrit, mais l'impasse plus large du refus face à la révélation, désormais théologisée par le scellement divin du verset 7.

Ce que cette lecture éclaire

Ces deux versets maintiennent ensemble trois affirmations : le refus humain, le scellement divin et la punition. Le texte ne choisit pas entre elles. Il les pose côte à côte. C'est précisément ce voisinage qui fait surgir la question : quelle image de Dieu se dessine ici ?

Dans la tradition catholique, cette question a été longuement réfléchie. Les conciles d'Orange et de Trente ont refusé d'attribuer à Dieu la volonté positive de la perdition humaine8. Dieu peut permettre qu’un cœur s’endurcisse – il peut « livrer » l’homme à son propre refus (Rm 1,24) –, mais il n’en est jamais l’auteur. La Bible maintient toujours ouverte la possibilité de la conversion. « Convertissez-vous, et vous vivrez », dit Ezekiel9. Même lorsque l'homme se ferme, l'appel de Dieu demeure.

La différence est profonde : elle touche à l'image même de Dieu. Dans la foi chrétienne, Dieu n'est jamais celui qui ferme définitivement le cœur de l'homme. Il est celui qui frappe à la porte du cœur de l’homme : « Voici que je me tiens à la porte et je frappe » (Ap 3,20), même lorsque cette porte semble déjà close.

Références

1 Isaïe 6,9-10 : « Va dire à ce peuple : Écoutez bien, mais sans comprendre ; regardez bien, mais sans reconnaître… » — Le prophète est envoyé vers un peuple dont le cœur est fermé.

2 Matthieu 13,14-15 : « Ainsi s’accomplit pour eux la prophétie d’Isaïe : Vous aurez beau écouter, vous ne comprendrez pas. Vous aurez beau regarder, vous ne verrez pas… » — Jésus applique la prophétie d’Isaïe au refus de son message.

3 Exode 4,21 : « Moi, je ferai en sorte qu’il s’obstine, et il ne laissera pas le peuple s’en aller. » — Le récit de l’Exode introduit déjà la question de l’endurcissement du cœur.

4 Romains 11,25 : « L’endurcissement d’une partie d’Israël s’est produit pour laisser à l’ensemble des nations le temps d’entrer. » — Paul parle d’un endurcissement provisoire dans le plan du salut.

5 Daniel 12,4 : « Garde le Livre scellé jusqu’au temps de la fin. » — Le sceau marque la fermeture d’un message réservé à un moment précis.

6 Apocalypse 7,3 : « Ne faites pas de mal à la terre, ni à la mer, ni aux arbres, avant que nous ayons marqué du sceau le front des serviteurs de notre Dieu. » — Le sceau peut aussi signifier protection et appartenance.

7 Actes 16,14 : « Le Seigneur lui ouvrit l’esprit pour la rendre attentive à ce que disait Paul. » — La Bible affirme aussi que Dieu peut ouvrir le cœur de l’homme.

8 Catéchisme de l’Église catholique §1037 : « Dieu ne prédestine personne à aller en enfer. » — La tradition catholique refuse d’attribuer à Dieu la volonté de la perdition humaine.

9 Ezekiel 18,32 : « Je ne prends plaisir à la mort de personne, – oracle du Seigneur Dieu – : convertissez-vous, et vous vivrez. » — L’appel de Dieu à la conversion demeure toujours ouvert.