Coran – Sourate 2 – Versets 8-10

Sourate 2 — La VacheRévélation médinoise · 286 versets

La sourate 2, dite Al-Baqarah (« La Vache »), est la plus longue du Coran.

Elle constitue un texte fondateur pour l’organisation religieuse, juridique et communautaire des croyants.

Révélée majoritairement à Médine, elle développe des thèmes majeurs comme la foi, la Loi, l’alliance, la prière, le jeûne et la relation aux traditions juives et chrétiennes.

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Sourate 2 – Al-Baqarah – « La Vache » – Versets 8–10
وَمِنَ النَّاسِ مَن يَقُولُ آمَنَّا بِاللَّهِ وَبِالْيَوْمِ الْآخِرِ وَمَا هُم بِمُؤْمِنِينَ ۝ يُخَادِعُونَ اللَّهَ وَالَّذِينَ آمَنُوا وَمَا يَخْدَعُونَ إِلَّا أَنفُسَهُمْ وَمَا يَشْعُرُونَ ۝ فِي قُلُوبِهِم مَّرَضٌ فَزَادَهُمُ اللَّهُ مَرَضًا وَلَهُمْ عَذَابٌ أَلِيمٌ بِمَا كَانُوا يَكْذِبُونَ
Wa mina n-nāsi man yaqūlu āmannā bi-Llāhi wa bi-l-yawmi l-āḫiri wa mā hum bi-mu'minīn. Yuḫādi'ūna Llāha wa llaḏīna āmanū wa mā yaḫda'ūna illā anfusahum wa mā yaš'urūn. Fī qulūbihim maraḍun fa-zādahumu Llāhu maraḍan wa lahum 'aḏābun alīmun bi-mā kānū yakḏibūn.
« Parmi les hommes, il en est qui disent :
“Nous croyons en Allâh et au Dernier Jour” —
mais ils ne sont pas croyants.
Ils cherchent à tromper Allâh et ceux qui croient,
sans tromper personne d'autre qu'eux-mêmes,
sans même s'en rendre compte.
Leurs cœurs sont malades : Allâh a accru leur maladie.
Un châtiment douloureux les attend, pour avoir menti. »
En un mot – Une foi dite sans vérité intérieure cache un cœur malade dont Allâh laisse la maladie s’aggraver.

Ce que dit le texte

Ces versets introduisent une troisième catégorie d'hommes dans l'ouverture de la sourate : après les croyants sincères (S. 2,2–5) et les incrédules déclarés (S. 2,6–7), apparaissent les hypocrites. Ils disent : āmannā bi-Llāh, « nous croyons en Allâh ». Pourtant, le Coran tranche aussitôt : wa mā hum bi-mu'minīn, « ils ne sont pas croyants ». Le passage suit alors une progression nette : la parole trompeuse apparaît d'abord, puis la ruse, et enfin la maladie du cœur.

Le verset 9 décrit leur attitude avec un mot fort : yuḫādi'ūna. Il évoque une ruse organisée, une tromperie calculée. L'hypocrite croit pouvoir tromper Allâh et les croyants. Mais le texte renverse la situation : en réalité, il ne trompe que lui-même — et il ne s'en rend même pas compte.

Le verset 10 révèle l'origine du problème : fī qulūbihim maraḍun, « dans leurs cœurs est une maladie ». Le mot maraḍ revient deux fois dans la même phrase — d'abord pour décrire l'état initial, puis pour dire qu'Allâh l'accroît. La répétition n'est pas simplement stylistique : elle décrit un cercle qui se referme. Une foi superficielle finit par enfermer l'homme dans sa propre dureté.

Ce que le Coran dit ailleurs

Le thème des hypocrites revient souvent dans le Coran. Une sourate entière leur est même consacrée : Al-Munāfiqūn (S. 63). Elle décrit des hommes dont les cœurs se ferment peu à peu, jusqu'à ne plus entendre l'appel à la repentance (S. 63,3).

L'image de la « maladie du cœur » apparaît aussi ailleurs. En S. 9,125, la révélation reçue sans foi sincère ne guérit pas l'homme : elle aggrave son trouble intérieur. La Parole divine agit donc comme un révélateur : elle éclaire celui qui l'accueille, mais elle peut aussi durcir celui qui la rejette.

Un autre passage de la même deuxième sourate décrit un homme qui parle avec éloquence tout en cachant la corruption dans son cœur (S. 2,204–205). Le contraste entre les mots et la réalité intérieure revient ainsi à plusieurs reprises : Allâh voit ce que les poitrines dissimulent.

Ce que ce texte met en tension

Cette aggravation n'est donc pas seulement un processus intérieur : elle est attribuée à l'action d'Allâh lui-même. Une tension apparaît alors immédiatement : si Allâh accroît la maladie du cœur, quelle place reste-t-il pour une conversion possible ?

La révélation biblique propose un contraste frappant. Dans l'Évangile, Jésus se tourne précisément vers les cœurs malades pour les guérir1. Dans les versets coraniques, au contraire, la maladie s'aggrave par un acte divin. Les deux images de Dieu ne sont pas les mêmes.

Ce que l'on connaissait déjà

La figure de l'hypocrite religieux est déjà bien connue dans la Bible. Les prophètes dénoncent souvent ceux qui honorent Dieu des lèvres alors que leur cœur reste loin de lui2. Le Coran reprend ce diagnostic, mais il l'inscrit dans une logique différente.

Dans la Bible aussi, le cœur est le centre de la personne : il représente la volonté, l'intelligence et la foi. Lorsqu'il est malade, c'est toute la vie intérieure qui se dérègle. Mais les prophètes annoncent aussi une promesse : Dieu ne laisse pas l'homme enfermé dans cette maladie. Il promet de donner un cœur nouveau, capable de vivre une alliance intérieure3.

Dans le monde arabe ancien, la tromperie envers un allié était considérée comme une faute grave. Le Coran reprend ce thème culturel familier pour dire quelque chose de plus profond : vouloir tromper Allâh révèle un aveuglement total sur ce qu'il est.

Ce que l'histoire permet de comprendre

Ces versets appartiennent au contexte médinois. Après l'Hégire, Muḥammad dirige une communauté religieuse et politique. La loyauté intérieure devient alors une question concrète : certains rejoignent la communauté sans partager réellement sa foi.

Les exégètes classiques, comme al-Ṭabarī ou Ibn Kathīr, relient ces versets à des notables de Médine qui déclaraient publiquement leur adhésion à l'islam tout en conservant d'autres alliances. Un chef médinois, Abd Allāh ibn Ubayy ibn Salūl, est souvent cité dans la tradition musulmane comme exemple de ces hypocrites.

Mais la tradition musulmane a rapidement élargi cette figure. Certains maîtres spirituels — al-Ghazālī notamment — ont vu dans la maladie du cœur un danger pour tout croyant. La question ne concerne donc pas seulement les ennemis de la première communauté. Elle concerne tout croyant dont les paroles vont plus vite que la vérité du cœur.

Ce que cette lecture éclaire

Ces versets posent une question directe : suffit-il de dire la foi pour la vivre ? Le Coran répond clairement que non. Une foi seulement prononcée peut cacher un cœur malade — et si ce cœur reste sans conversion, il s'enfonce davantage.

La tradition chrétienne partage ce diagnostic. L'épître de Jacques parle elle aussi d'une foi morte qui reste sans œuvres4. Mais l'Évangile ajoute quelque chose que ces versets ne retiennent pas : Dieu vient lui-même rejoindre l'homme pour transformer son cœur. C'est le sens de l'Incarnation — non pas un Dieu qui juge de loin, mais un Dieu qui entre dans la condition humaine pour la guérir de l'intérieur.

La question devient alors personnelle : quand le cœur est malade, Dieu vient-il juger l'homme — ou vient-il le guérir ?

Ce que dit le texte

Ces versets introduisent une troisième catégorie d'hommes dans l'ouverture de la sourate : après les croyants sincères (S. 2,2–5) et les incrédules déclarés (S. 2,6–7), apparaissent les hypocrites. Ils disent : āmannā bi-Llāh, « nous croyons en Allâh ». Pourtant, le Coran tranche aussitôt : wa mā hum bi-mu'minīn, « ils ne sont pas croyants ». Le passage suit alors une progression nette : la parole trompeuse apparaît d'abord, puis la ruse, et enfin la maladie du cœur.

Le verset 9 décrit leur attitude avec un mot fort : yuḫādi'ūna. Il évoque une ruse organisée, une tromperie calculée. L'hypocrite croit pouvoir tromper Allâh et les croyants. Mais le texte renverse la situation : en réalité, il ne trompe que lui-même — et il ne s'en rend même pas compte.

Le verset 10 révèle l'origine du problème : fī qulūbihim maraḍun, « dans leurs cœurs est une maladie ». Le mot maraḍ revient deux fois dans la même phrase — d'abord pour décrire l'état initial, puis pour dire qu'Allâh l'accroît. La répétition n'est pas simplement stylistique : elle décrit un cercle qui se referme. Une foi superficielle finit par enfermer l'homme dans sa propre dureté.

Ce que le Coran dit ailleurs

Le thème des hypocrites revient souvent dans le Coran. Une sourate entière leur est même consacrée : Al-Munāfiqūn (S. 63). Elle décrit des hommes dont les cœurs se ferment peu à peu, jusqu'à ne plus entendre l'appel à la repentance (S. 63,3).

L'image de la « maladie du cœur » apparaît aussi ailleurs. En S. 9,125, la révélation reçue sans foi sincère ne guérit pas l'homme : elle aggrave son trouble intérieur. La Parole divine agit donc comme un révélateur : elle éclaire celui qui l'accueille, mais elle peut aussi durcir celui qui la rejette.

Un autre passage de la même deuxième sourate décrit un homme qui parle avec éloquence tout en cachant la corruption dans son cœur (S. 2,204–205). Le contraste entre les mots et la réalité intérieure revient ainsi à plusieurs reprises : Allâh voit ce que les poitrines dissimulent.

Ce que ce texte met en tension

Cette aggravation n'est donc pas seulement un processus intérieur : elle est attribuée à l'action d'Allâh lui-même. Une tension apparaît alors immédiatement : si Allâh accroît la maladie du cœur, quelle place reste-t-il pour une conversion possible ?

La révélation biblique propose un contraste frappant. Dans l'Évangile, Jésus se tourne précisément vers les cœurs malades pour les guérir1. Dans les versets coraniques, au contraire, la maladie s'aggrave par un acte divin. Les deux images de Dieu ne sont pas les mêmes.

Ce que l'on connaissait déjà

La figure de l'hypocrite religieux est déjà bien connue dans la Bible. Les prophètes dénoncent souvent ceux qui honorent Dieu des lèvres alors que leur cœur reste loin de lui2. Le Coran reprend ce diagnostic, mais il l'inscrit dans une logique différente.

Dans la Bible aussi, le cœur est le centre de la personne : il représente la volonté, l'intelligence et la foi. Lorsqu'il est malade, c'est toute la vie intérieure qui se dérègle. Mais les prophètes annoncent aussi une promesse : Dieu ne laisse pas l'homme enfermé dans cette maladie. Il promet de donner un cœur nouveau, capable de vivre une alliance intérieure3.

Dans le monde arabe ancien, la tromperie envers un allié était considérée comme une faute grave. Le Coran reprend ce thème culturel familier pour dire quelque chose de plus profond : vouloir tromper Allâh révèle un aveuglement total sur ce qu'il est.

Ce que l'histoire permet de comprendre

Ces versets appartiennent au contexte médinois. Après l'Hégire, Muḥammad dirige une communauté religieuse et politique. La loyauté intérieure devient alors une question concrète : certains rejoignent la communauté sans partager réellement sa foi.

Les exégètes classiques, comme al-Ṭabarī ou Ibn Kathīr, relient ces versets à des notables de Médine qui déclaraient publiquement leur adhésion à l'islam tout en conservant d'autres alliances. Un chef médinois, Abd Allāh ibn Ubayy ibn Salūl, est souvent cité dans la tradition musulmane comme exemple de ces hypocrites.

Mais la tradition musulmane a rapidement élargi cette figure. Certains maîtres spirituels — al-Ghazālī notamment — ont vu dans la maladie du cœur un danger pour tout croyant. La question ne concerne donc pas seulement les ennemis de la première communauté. Elle concerne tout croyant dont les paroles vont plus vite que la vérité du cœur.

Ce que cette lecture éclaire

Ces versets posent une question directe : suffit-il de dire la foi pour la vivre ? Le Coran répond clairement que non. Une foi seulement prononcée peut cacher un cœur malade — et si ce cœur reste sans conversion, il s'enfonce davantage.

La tradition chrétienne partage ce diagnostic. L'épître de Jacques parle elle aussi d'une foi morte qui reste sans œuvres4. Mais l'Évangile ajoute quelque chose que ces versets ne retiennent pas : Dieu vient lui-même rejoindre l'homme pour transformer son cœur. C'est le sens de l'Incarnation — non pas un Dieu qui juge de loin, mais un Dieu qui entre dans la condition humaine pour la guérir de l'intérieur.

La question devient alors personnelle : quand le cœur est malade, Dieu vient-il juger l'homme — ou vient-il le guérir ?

Références

1 Marc 2,17 : « Ce ne sont pas les gens bien portants qui ont besoin du médecin, mais les malades. Je ne suis pas venu appeler des justes, mais des pécheurs. » — Jésus décrit sa mission comme une guérison du cœur humain.

2 Isaïe 29,13 : «Ce peuple s’approche de moi en me glorifiant de la bouche et des lèvres… » — La critique prophétique d'une foi seulement extérieure.

3 Jérémie 31,33 : « Je mettrai ma Loi au plus profond d’eux-mêmes ; je l’inscrirai sur leur cœur. Je serai leur Dieu, et ils seront mon peuple. » — La promesse d'une alliance intérieure qui transforme le cœur.

4 Jacques 2,17 : « Ainsi donc, la foi, si elle n’est pas mise en œuvre, est bel et bien morte. » — Le Nouveau Testament souligne que la foi doit transformer la vie.